2011 - Allocution de Claire Héber-Suffrin

 

Prix de la réciprocité de FORESCO 2011

 

Merci à Monsieur le Maire de Blois et à Monsieur le Président de l’agglomération de nous faire l’honneur et le bonheur de nous accueillir dans ce lieu magnifique, le château de Blois, et d’être présents avec nous pour la remise de ce prix à Henryane de Chaponay.

 

  1. L’histoire de ce prix

     

L’association FORESCO a créé le Prix de la Réciprocité pour que les effets positifs de la réciprocité positive soient mieux connus ; pour que soient reconnus ses multiples chemins à l’œuvre de diverses façons dans notre monde ; parce qu’elle est convaincue que cette réciprocité positive contribue à améliorer la société vers plus de solidarité et vers un juste et véritable partage des savoirs.

 

Robert Solé a été lauréat de ce prix pour l’année 2010, pour son roman Mazag (2000, Seuil) où son héros invite à « Oser demander, recevoir avec générosité, ne pas rendre forcément ». Le trophée du prix 2010, réalisé par l’artiste Jipé Bocquel, illustre d’ailleurs la couverture de l’ouvrage « Parier sur la réciprocité – Vivre la solidarité ».

 

Voici ce que dit de son œuvre l’artiste (qui a accepté de réaliser le trophée 2011) :

« La réciprocité, pour moi, c'est l'harmonie d'un système basé sur la rencontre et l'échange. Pour la représenter, j'ai recherché des formes simples et sobres. L'acier est transcendé par le verre, le verre par la lumière, ils sont solidaires avec plaisir. Le clair écoute le sombre, le lisse entend le rugueux et le rond comprend le pointu, c'est l'alliance intelligente des différences ».

 

Après ce premier événement fondateur, un groupe de l’Equipe nationale d’animation de FORESCO, (association française des réseaux d’échanges réciproques de savoirs) a défini des critères de cohérence dans les choix présents et futurs de FORESCO pour l’attribution de ce prix. En voici deux :

 

  • Il sera décerné à quelqu’un ou à un collectif que nous voulons reconnaître pour ses apports en termes de connaissance, de pratiques ou de façons d’être permettant de valoriser la réciprocité positive et la force qu’elle peut avoir pour améliorer la condition et les relations des forces qu’elle peut avoir pour améliorer la condition et les relations des humains.

  • Il ne sera remis ni à un Réseau d’échanges réciproques de savoirs ni à un salarié ou militant des RERS : ce sont les RERS, organisés en association, qui décernent ce Prix « à l’extérieur d’eux-mêmes ». La réciprocité formatrice étant le fondement et la règle du jeu des RERS, on peut penser que tous les réseaux et tous leurs participants la mettent en œuvre, l’inventent et la pensent avec attention, cohérence et exigence : comment ne pas risquer de créer rivalités, compétitions, amertumes, autosatisfaction en créant ce prix pour nous-mêmes ?

     

 

Ce groupe, parmi une dizaine de choix possibles et stimulants a donc décidé, pour cette année, d’attribuer ce prix à Henryane de Chaponay.

 

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      1. Qui est Henryane de Chaponay ?

         

  • D’abord, quelques éléments de son histoire.

     

    Henryane de Chaponay s’installe avec ses parents à Tanger puis à Rabat pendant « L’Occupation » et « c’est le début d’une grande aventure et d’une série d’engagements successifs qui sont toujours vivaces et servis par un enthousiasme lumineux » comme le dit Véronique Bruez dans une interview d’Henryane sur le site « Jardins du Maroc ».... Son passé au Maroc est important dans sa vie : elle participe à la lutte pour l’indépendance ; contribution à ce qui pouvait se faire pour transformer ce pays comme la naissance du service culturel, la construction d’une école, la participation à un journal en tenant une rubrique sur la femme marocaine et à un journal pour néo-alphabètes... ; elle organise une rencontre entre les gens du monde rural et les responsables du développement (1957) puis aide à étendre ces pratiques à tout le Maroc : ce fut la naissance de l’association IRAM (Institut de Recherche et d’Application des Méthodes de Développement). H de C a donc été co-fondatrice de l’IRAM International puis de l’association IRAM Maroc. Elle et son équipe sont invitées à aider à monter des actions d’animation dans d’autres pays d’Afrique puis d’Amérique latine.

     

    En 1970, une mission lui est confiée par le Conseil Œcuménique des Eglises en Amérique latine pour définir les critères de sélection des projets. C’est le début de son engagement en Amérique latine. Elle apprend l’espagnol et le portugais. Elle milite alors avec Paulo Freire, le grand pédagogue brésilien, en particulier pour développer la réciprocité entre le paysans et les formateurs, dans le cadre des actions de conscientisation par et pour l’alphabétisation, pour des émancipations individuelles et collectives et la lutte non-violente contre les oppressions. Elle est de plus en plus activement proche des collectifs qui luttent contre les dictatures et alliée active de mouvements d’éducation populaire d’Amérique latine.

     

    En 1975, avec Paulo Freire, elle fonde le CEDAL (centre d’étude du développement en Amérique latine). Elle organise pendant quelques années des échanges d’expériences entre des acteurs sociaux (associations, syndicats, organismes de formations...) de différents pays d’Amérique latine et d’Europe de l’Ouest : une démarche de formations réciproques par rencontres et imprégnations (elle a fait participer les RERS à l’une de ces rencontres) ; construisant ainsi une méthode rigoureuse, souple, ouverte, s’appuyant sur l’intelligences des participants ; et qui pourrait être très utile pour nos inter- réseaux et la construction de notre mouvement.

     

    En France, elle continue à participer très activement à différentes associations : le Mouvement de citoyenneté active, le Collectif « Nouvelles richesses » qui veut porter un autre regard sur la réalité du monde actuel et sur ses véritables richesses ; les Dialogues en Humanité mettant l’accent sur notre responsabilité en tant qu’espèce dans la plupart des malheurs qui nous frappent. Elle participe ainsi à un comité qui organise des activités qui tendent à sensibiliser les habitants de Lyon et d’ailleurs à cette perspective : celle d’agir sur nos comportements individuels et collectifs pour mieux vivre ensemble et changer notre regard sur la politique. Elle s’est aussi, depuis son lancement en 2001, engagée dans le processus du Forum Social Mondial. Et il y a RECIT, Interactions transformations personnelles/transformations sociales, j’en ignore évidemment et j’en oublie !

 

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    • Qu’avons-nous partagé avec elle ?

       

Elle a été une amie, depuis 1988/89, de nos réseaux et un soutien efficace pour eux et certains d’entre nous.

 

En 1988, elle repère la démarche des RERS et en fait une présentation pour la base de données de la « Fondation pour le progrès humain ». Elle participe à notre colloque de 1991 à partir duquel elle nous met en relation avec des espagnols. Elle est active dans la construction et la préparation des colloques de 1996, 2004, 2008. Elle nous mettra en lien avec les futurs fondateurs d’un RERS au Brésil et nous permettra ainsi de participer au Forum social mondial de Porto Alegre. Elle associe d’ailleurs les RERS à un « Quid de toutes les Amériques » où il s’agit de repérer, rendre visibles et connecter des expériences porteuses d’avenir, en particulier autour de la réciprocité. Je me souviens de l’intervention de Suzanne Aillot sur la réciprocité nord/sud : grande question toujours !

 

Elle est une des personnes à l’origine de la création du Cercle des pédagogies émancipatrices qui, avec un laboratoire de recherche de l’UNESCO, initiera une démarche autour du thème : « Pédagogies et transformations sociales ».

 

Pendant ce processus, trois temps forts seront organisés, qui feront se rencontrer, pour des échanges réciproques d’expériences, de savoirs, de visions et de projets, des acteurs sociaux de plusieurs pays d’Amérique, d’Europe et d’Afrique : l’une à Recife et deux à l’UNESCO à Paris. Le RERS d’Orléans y participera activement. Ce processus aboutira à la production d’un ouvrage : Pratiques émancipatrices. Actualités de Paulo Freire.

 

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      1. Pourquoi avons-nous décidé de la choisir comme lauréate de ce prix 2011 ?

         

Henryane de Chaponay est une précurseuse, une éclaireuse, autrement dit : elle a fait la course en avant et éclaire des choses en ces domaines :

 

  • C’est une tisseuse de réseaux, une « metteuse en relations ». Elle fait sans cesse, et audacieusement, des paris de mise en relation entre personnes et entre collectifs coopérateurs qui se révéleront quasiment toujours féconds ;

     

  • Elle a su faire mutualiser des pratiques ; elle en a le souci permanent ; elle fait ce qu’il faut pour que ça puisse se faire ;

     

  • Elle sait l’importance de se donner de la vision à grande échelle, tout en œuvrant dans le concret, le local, le proche, l’amical.

 

 

 

Ce n’est pas un hasard si la même personne a une connaissance amicale de personnes très engagées et très reconnues comme Medhi Ben Barka, Lula, l’ex- président du Brésil, Chico Whitaker, un des fondateurs du FSM, André De Peretti, Stéphane Hessel, Danielle Mitterrand... mais aussi de personnes engagées courageusement pour du changement social vers plus de réciprocité positive, donc de justice et de solidarité et qui œuvrent, sans être « connues », dans les villes, les quartiers, les villages sur toute la planète : je me souviens avec émotion de sa rencontre avec Anastase, qui a mis en place, dans des conditions que nous ne pouvons imaginer, un réseau d’échanges réciproques de savoirs à Nairobi. Toutes ces relations-là manifestent un type de rapport aux autres et au monde qui est tendu par de l’espérance et par l’esprit d’entreprendre.

 

Ne reste-t-elle pas précurseuse et éclaireuse quant à l’ampleur de ce qu’elle envisage de mettre en réciprocité :

 

  • Elle a toujours un œil sur l’anthropologie : que pouvons-nous continuer d’apprendre des peuples qu’elle a rencontrés en Amérique latine, en Inde, etc. « la réciprocité existe dans le temps long de l’histoire lorsque nous redécouvrons des richesses oubliées qui indiquent à quel point, tout au long du parcours à la fois dramatique et merveilleux de l’aventure humaine, des avancées positives ont lieu. Intégrer le pari de l’incertitude et de l’inattendu dans nos rêves et nos manières de penser peut renforcer nos capacités de résistance et d’initiative » écrit-elle dans la conclusion du livre collectif qu’elle a contribué à élaborer avec 22 autres auteurs : « Parier sur la réciprocité... ».

     

  • Réciprocité entre les humains et réciprocité entre les humains et la nature, voilà le défi qu’elle nous aide à relever et voici quelques-uns de ses propres mots pour dire ce qui fait du sens à sa vie : « Je veux contribuer à lutter contre les inégalités, changer les rapports du vivre ensemble car il y a trop de dédain de la part de beaucoup envers les plus défavorisés. La question de la dignité et du respect est au cœur de ma réflexion, tout comme celle de la nécessité de la reconnaissance de la valeur de tout être humain. A mon échelle, j’essaye de militer pour la capacité de chaque personne à se réaliser et je souligne notre responsabilité à nous, Européens, par rapport à des drames comme celui des migrations. Nous vivons une époque de transformations profondes et de grands dangers menacent notre espèce et la planète, dus à la folie humaine et à l’argent roi. Je vois pourtant beaucoup d’initiatives qui

donnent espoir mais qui sont dispersées et malheureusement peu valorisées. Il y a tant à faire ! ».

 

IV. Que nous apprend Henryane sur la réciprocité, par ses expériences et son trajet de vie, par ses convictions et ses analyses ?

 

Henryane illustre tout à fait bien le fait que se mettre en cohérence dans sa vie (cela a un nom : c’est du militantisme existentiel) est aussi important que le militantisme collectif. Et elle en est une très belle porteuse. C’est pourquoi elle nous aide à mieux comprendre et à apprendre encore davantage que la réciprocité construit de la fidélité, de la solidité des relations, de la solidarité active et créatrice, du bien commun et des invitations faites à chacun d’y contribuer, de l’interculturalité multiple, nécessaire et fructueuse, de la projection possible et partagée et que cette réciprocité est un trésor pour créer des réseaux sociaux diversifiés et intelligents. Henryane de Chaponay nous apprend :

 

  • Que la réciprocité peut être une démarche qui concerne beaucoup plus d’objets communs, de biens communs, de relations communes que nous ne le savons et, ceci, dans différents champs : politique, éducatif, institutionnel, culturel, écologique...

     

  • Que la réciprocité est liée/reliée à, fondée par et fondatrice de :

    • Confiance

    • Estime et reconnaissance réciproque

    • Changements de regards sur soi, autrui, les collectis et le monde

    • La créativité (essayer, sans dogme, parier, se planter...)

       

  • Que la réciprocité a besoin de durée :

    • de présence au présent

    • d'appui sur le passé

    • de capacité et désir de se projeter, de se donner de l’avenir.

       

  • Que l’on peut choisir ensemble de continuer à la pratiquer, la penser, la théoriser, tout en sachant qu’on ne pourra jamais complètement ni la prévoir ni la cerner ; parce qu’il y a une énigme définitives dans les bonnes relations, dans les relations de réciprocité positive.

     

Henryane de Chaponay rend suffisamment convaincante et attrayante l’articulation entre militantisme existentiel et militantisme coopératif et entre transformations personnelles et transformations sociales pour que ça nous mette en appétit : ne pourrait-elle, en réciprocité, nous aider encore davantage à enrichir, en cette matière, nos savoirs, nos savoir-être, nos savoir-faire et nos savoir-vivre ensemble ?

 

Henryane, votre amitié et vos soutiens permanents aux Réseaux d’échanges réciproques de savoirs ne sont pas la raison de notre choix de vous attribuer ce Prix de la réciprocité.

 

Mais ils augmentent notre plaisir de vous le remettre.

 

Claire Héber-Suffrin, Présidente d’honneur de FORESCO